L’auteur, ce voyageur

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Les métaphores du jardinier et de l’architecte

On dit souvent qu’il existe deux catégories d’auteurs : les jardiniers et les architectes (cela nous vient de George R.R. Martin, d’ailleurs.)

GRR1bisL’auteur jardinier sème ses idées et observe de quelle façon elles poussent. Il écrit au fil de la plume et suit en quelque sorte le mouvement naturel de l’histoire.

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L’auteur architecte a besoin d’établir des plans très précis de sa construction avant de se mettre à écrire (plan détaillé chapitre par chapitre, fiches de personnage, etc.). Il se débarrasse au maximum des questions qui peuvent se poser en cours d’écriture, de sorte à se concentrer uniquement sur sa plume au moment de mettre son histoire en mots.

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Bien qu’éclairantes sur le processus d’écriture, ces deux catégories d’auteur sont assez éloignées l’une de l’autre. D’ailleurs, George R.R. Martin le précise lui-même:

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En effet, rares sont les auteurs à se reconnaître à 100% dans l’une ou l’autre des catégories car ils estiment être un peu des deux.

Le randonneur

Un jour, alors que je participai au festival Scorfel à Lannion, lors d’une conférence, j’ai entendu Mélanie Fazi parler de sa façon de procéder en évoquant une randonnée en montagne. Elle se plaçait du point de vue d’un randonneur, sac sur le dos, apercevant le sommet qu’elle voulait atteindre mais sans connaître précisément le chemin qui l’y conduirait.

Dans ma tête, j’ai ouvert de grands yeux, frappée par la justesse de cette métaphore. Grosso modo, ça donnait ça :

 LOTR meme: ♦ 9 Places  4. Mordor, the Land of ShadowThere is evil there that does not sleep. The great Eye is ever watchful.  LOTR meme: ♦ 9 Places  4. Mordor, the Land of ShadowThere is evil there that does not sleep. The great Eye is ever watchful.

 LOTR meme: ♦ 9 Places  4. Mordor, the Land of ShadowThere is evil there that does not sleep. The great Eye is ever watchful.  LOTR meme: ♦ 9 Places  4. Mordor, the Land of ShadowThere is evil there that does not sleep. The great Eye is ever watchful.

L’auteur randonneur n’a pas tout prévu, loin de là. Mais il sait dans quel genre de texte il s’embarque parce qu’il en sait suffisamment sur ce qu’il a envie d’écrire – qu’il s’agisse d’un genre, d’un thème à traiter ou bien même de longueur. Il sait souvent comment se termine l’histoire.

Ce qui me plaît dans cette métaphore du randonneur, c’est qu’elle implique à la fois :

  • Un minimum de préparation, qui ne signifie pas immédiatement un plan détaillé : les grandes lignes, peut-être la structure du texte, une idée de qui sont les personnages, les thèmes abordés.
  • La liberté d’improvisation : tout comme un randonneur peut décider de changer d’itinéraire pour des raisons qu’il ne pouvait anticiper à l’avance (un torrent en crue, un éboulement, un plus joli chemin), l’auteur peut avoir de nouvelles idées en cours d’écriture de façon très naturelle.
  • La sensibilité : pour le randonneur explore un paysage, il prend de l’altitude, réfléchit et s’émerveille de ce qu’il voit… La beauté du chemin qu’il suit compte tout autant que le sommet qu’il cherche à atteindre. En écriture, tout est important pour s’immerger dans le texte.
  • La finalité de la randonnée : même si l’auteur n’a pas toujours dès le départ une idée très nette de la conclusion de son récit, celle-ci finit par apparaître sans ambiguité au bout du chemin.

La métaphore du randonneur me parait un compromis avantageux entre celles de l’architecte et du jardinier, parce qu’elle concilie la nécessité d’un minimum de préparation pour l’auteur tout en lui laissant beaucoup de liberté et d’inconnues qui se révèleront au cours de l’écriture.

La métaphore du voyageur

La métaphore du voyageur n’est qu’un « élargissement » de celle du randonneur, mais elle a l’avantage d’introduire la diversité des voyages, qui me semble adaptée pour refléter celle des romans.

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L’architecte devient un voyageur qui planifie tout dans les moindres détails, de ses réservations à son agenda, le jardinier celui qui part en stop avec un sac à dos, et entre les deux, il y a tout un spectre de voyageurs qui fonctionnent différemment. Question de personnalité, de préférence, mais aussi de contraintes qui vont varier en fonction du type de voyage envisagé. Car un voyage en trek en Laponie, ce n’est pas du tout la même chose qu’un week-end à Londres, n’est-ce pas?

Ce qui me plaît dans cette métaphore, c’est que la plupart des gens se sont déjà forgé une expérience du voyage et comprennent le besoin de tout planifier à l’avance comme celui de se laisser porter par ses envies, ou au contraire de se ménager une marge de manoeuvre suffisante pour allier les deux.

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En outre, cette métaphore m’a permis de réfléchir sur le processus de l’écriture en lui-même, qui est si difficile à comprendre, à expliquer, surtout quand on vous demande des conseils pour être capable d’écrire ou de terminer un roman.

« Qu’est-ce que vous recommandez ? Qu’est-ce qui est le mieux pour se lancer ? »

Ma réponse « Cela dépend de vous ! » ne satisfait pas toujours mon interlocuteur.

Le roman/voyage est-il meilleur s’il est prévu de bout en bout à l’avance ?

Au niveau du scénario (de l’enchainement des évènements), ce qui différencie un voyageur d’un autre, ce ne sont pas les choix qu’il fait, mais bien quand il les fait. Admettons que nos voyageurs rencontrent sur leur parcours un musée très intéressant. S’ils décident de le visiter, quelle importance que l’un prenne la décision en amont et que l’autre se décide une fois sur place ?

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Un plan détaillé ne rend pas le roman meilleur qu’un autre écrit au fil de la plume, et vice-versa. Ce sont les choix, la plume et les partis-pris de l’auteur qui feront d’un texte une bonne histoire. Comme dans la métaphore du randonneur, la sensibilité entre en ligne de compte : un auteur a une personnalité avec laquelle il doit composer. Il est le seul à pouvoir déterminer la méthode qui lui convient le mieux. Le lecteur n’en saura sûrement rien, de toute façon.

Pour ma part, j’ai besoin d’endosser la peau de mes personnages avant de savoir ce qu’il se passera ensuite. J’écris en immersion dans leur tête. Mais souvent, je suis capable d’anticiper les deux ou trois chapitres suivants, jusqu’au moment où une scène clé se profile à l’horizon et où je ne vois rien de ce qui lui succède.

Préparer son texte, c’est plus que simplement scénariser

J’ai parfois l’impression en lisant des articles sur l’écriture, que préparer à fond son roman revient surtout à écrire un plan détaillé de son roman, voire d’y ajouter des fiches de personnages. Pourtant, il est tout à fait possible d’écrire au fil de la plume, et pour autant faire une bonne préparation de son roman. Il ne s’agit pas seulement de se livrer à des recherches quand on se lance dans un genre précis.

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A mon avis, préparer son roman revient à savoir quel roman on souhaite écrire, exactement comme quand on choisit quel voyage on veut faire, quelle genre d’aventure on souhaite vivre, et de là découle naturellement le reste des décisions à prendre.

L’équivalent pour l’auteur revient à décider du genre de texte, du public, des thèmes, de l’atmosphère, etc. Et pas forcément tout ceci à la fois. Si vous décidez d’écrire une épopée au Moyen-Âge, vous commencerez sans attendre vos recherches sur une époque ou un lieu ; si vous avez envie d’écrire une romance légère et drôle, avec un personnage principal féminin, vous pouvez partir d’elle tout simplement (et si possible après avoir lu des romances, ou vu des comédies romantiques) ; si vous souhaitez aborder un thème politique précis, vous vous lancerez peut-être dans de la SF pour vous libérer du carcan de notre époque, à condition de vous sentir à l’aise en SF.

Il me semble très important que l’auteur sache ce qu’il veut écrire, car s’il ignore où il veut en venir, cela risque de se ressentir à la lecture comme dans certains textes qui tournent en rond pendant les 100 ou 200 premières pages. Il ne s’agit pas de connaître à l’avance la résolution finale mais bien le moteur, voire le point culminant de l’histoire, tout ce qui la fera avancer.

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A chaque roman, un voyage différent

Chaque roman est un nouveau voyage. Je le disais plus haut, on ne se prépare pas de la même façon pour une expédition en Laponie que pour un week-end à Londres.

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Envisager les romans tels des voyages explique aussi que les auteurs ne les écrivent pas toujours de la même façon. Tout dépend de leur expérience et de leurs envies du moment. Un auteur peut très bien avoir besoin d’un plan et de fiches de personnages pour un roman donné, et écrire un autre roman au fil de la plume, ou inversement.

Un auteur apprend de chaque roman, lequel compte pour une expérience qui s’ajoute dans son bagage. Il peut ressentir le besoin de préparer et d’écrire différemment le suivant pour de multiples raisons : parce qu’il est toujours à la recherche de la méthodologie qui lui conviendra le mieux, parce qu’il est curieux d’essayer de nouvelles techniques, parce qu’il répond à un besoin né du texte qu’il a envie d’écrire, etc.

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En écriture, il n’y a pas de règles établies à l’avance, et c’est ce qui rend chaque texte plus passionnant que le précédent.

Chaque voyage est fatigant

Ecrire un roman, c’est créer à chaque mot, chaque phrase, chaque page. C’est puiser en soi, dans ses souvenirs, dans son regard sur le monde. La longueur du voyage peut être un facteur de fatigue : écrire une série ou un gros pavé épuise aussi bien physiquement que mentalement un auteur.

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Mais penser que la longueur d’un texte est proportionnel à la fatigue engendrée constitue à mon avis une erreur. Un texte court, très fort, très personnel s’avére parfois bien plus épuisant et demandera à l’auteur plus de temps pour s’en remettre, un peu comme si vous partiez en pèlerinage pour déposer les cendres d’un être cher, pas forcément très loin, mais où chaque minute comptera pour une heure ou plus.

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Les personnages, ces compagnons de route

On peut facilement imaginer que les personnages sont les compagnons de voyage de l’auteur. Parfois, il crée ce voyage pour eux, parce qu’il les connaît depuis longtemps en son for intérieur, parfois, ce sont eux qui le forcent à partir à leurs côtés, parfois il cherche longtemps le compagnon idéal pour son aventure. Ensemble, ils font des rencontres (les personnages secondaires) qui peuvent devenir de véritables amitiés ou devenir des piliers de l’aventure (c’est-à-dire qu’ils s’incrustent). Il n’y a pas de règle non plus d’un roman à l’autre.

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Conclusion

Un dernier mot ? Une fois leur roman achevé, les auteurs ont aussitôt envie d’en écrire un autre. Exactement comme quand on revient d’un beau voyage et qu’on a aussitôt envie de remettre ça.

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Chez Lilie: Parce que Le Nôtre doit bien se marrer…

 

5 thoughts on “L’auteur, ce voyageur

      • Je me souviens avoir âprement débattu avec Lilie sur le sujet, pas tout à fait d’accord.
        Mais en fait, ton développement de la métaphore a fini par me convaincre, le voyage, c’est une bonne fusion des métaphores jardinier/architecte en une. 🙂

  • Cet article m’a fait du bien et me permet de lâcher-prise sur cette comparaison que je fais toujours entre les auteurs et moi.

    « Un auteur a une personnalité avec laquelle il doit composer. Il est le seul à pouvoir déterminer la méthode qui lui convient le mieux. »

    Une bonne phrase dont je vais essayer de me souvenir. Il n’y pas de bonne méthode, on en a chacun une. Chacun compose son voyage par rapport à ses envies et cela me permet aussi de comprendre que ce n’est pas grave si le lecteur n’aime pas le voyage qu’on a préparé pour lui, c’est simplement qu’il n’a pas les mêmes envies. Cela ne veux pas dire que notre voyage est nul. S’il nous correspond, s’il nous plaît et si nous avons apprécié de le faire et de le préparer, alors l’essentiel est là.

    Merci beaucoup !

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