Dans la tête des lecteurs

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Pour moi, un projet de roman, c’est dans l’ordre :

  1. L’écriture (c’est le moment plaisir) ;
  2. La relecture et/ou réécriture, aka nettoyons le texte et rendons-le lisible (c’est aussi un moment plaisir, mais nettement plus sérieux) ;
  3. La bêta-lecture (moment important plein de stress) ;
  4. L’envoi/la recherche d’éditeur (moment stress) ;
  5. Le travail éditorial (stress mais plaisir – préparer un beau texte pour une parution, c’est beaucoup d’émotions et de joie) ;
  6. La parution (l’euphorie) ;
  7. Les chroniques et retours des lecteurs (panel d’émotions).

Pour le dernier point, on peut se dire que c’est du tout ou rien. Il y a ceux qui aiment, ceux qui détestent. Ceux qui rentrent dedans sans problème, et ceux qui décrochent au bout de quelques pages. Le lecteur qui adore le texte sans aucune réserve est un oiseau rare et, lorsqu’un autre rejette un texte qu’il porte aux nues, il a parfois du mal à comprendre pourquoi.

Qu’est-ce qui ne va pas chez toi? Tout le monde aime les singes.

N’est-ce pas fascinant ? Intriguant ? Les mêmes mots, les mêmes histoires sont perçues différemment par chaque personne, qu’il s’agisse de l’auteur ou du lecteur. Il n’est pas rare de lire de la part d’un lecteur qu’il n’aurait pas choisi tel personnage principal, tel rebondissement, telle conclusion, etc. L’auteur répliquera intérieurement que c’est lui l’auteur, et que donc il a choisi ce qui lui paraissait le plus juste à lui. Le lecteur n’en aura pas conscience, évidemment, parce que lorsqu’il lit, il s’approprie le texte. Il se moque de la vision de l’auteur, elle est absente de sa lecture. C’est d’ailleurs très bien comme ça.

Faisons un parallèle. Prenons un guitariste qui joue un morceau en suivant une partition : s’il a entendu l’auteur la jouer, il pourra sûrement la rejouer exactement pareil, ou presque pareil, ou alors, il l’interprétera, il choisira de la rejouer à sa façon. En tout cas, s’il est bon en solfège, il est quand même capable de reproduire le morceau à l’identique.

Le lecteur n’a jamais eu la version de l’auteur. Il est tout seul devant sa partition. Il recrée la musique, mais les notes sont complexes à déchiffrer : elles sont constituées de milliers de mots, d’expressions, de symbôles de ponctutation, et énormément d’information à traiter.

NDA: Je pourrais m’appuyer sur les sciences psycho-cognitives, mais ce n’est ni un cours, ni une étude, juste une réflexion personnelle – traduire par « j’ai la flemme », alors on va se contenter de vulgariser tranquillement. 

Chaque personne a son vécu, sa base de connaissance, son language corporel, sa façon de s’exprimer et d’appréhender les signaux qu’elle reçoit (on peut parler de représentations mentales.) Ce qui fait que lorsqu’elle lit, les mots vont résonner d’une façon particulière.

Prenons un mot simple. Etoile.
Moi je pense tout de suite aux étoiles qui brillent dans le ciel.
Un chef dans un restaurant pensera peut-être au Guide Michelin ; ma fille, aux stickers qu’elle essaie de manger chaque matin ; mon fils, à La Guerre des Etoiles.
Vous avez saisi.

Dans le texte, les mots et les phrases sont assez précis pour lever les ambiguités. N’empêche, si on prend par exemple la phrase suivante : « Madame Cheval s’engagea sur une voie pavée. », les lecteurs voient sûrement des voies pavées différentes, et certains d’entre vous voient un cheval, non une dame, qui avance sur la voie pavée.

Il y a donc un phénomène d’interprétation qui introduit une légère distorsion. Lorsqu’on étudie les interactions humaines, on s’aperçoit que pour communiquer, les humains ont besoin d’un terrain commun. Si l’une des parties emploie des mots inconnus ou mal interprétés par l’autre, une incompréhension naît. Je pense que dans un texte, il y a plein de petites incompréhensions liées aux problèmes de terrain commun.

Il n’y a pas que les mots qui sont touchés par ce phénomène, il y a aussi par extension le style. Outre le choix des mots, le style passe par les constructions de phrases, de paragraphes, de chapitres, qui sont plus ou moins complexes. Parfois, sans être complexes, les formulations ne sont pas familières ou naturelles pour certains lecteurs ; c’est juste qu’ils ne sont pas habitués à la façon dont vous construisez votre texte, un peu comme quand on rencontre quelqu’un et qu’on met un peu de temps pour s’habituer à son humour.

Lorsque le lecteur commence un livre, il peut lui falloir du temps pour « entendre » sa musique, parce qu’il la découvre et qu’il lui faut établir des repères. Parfois, il n’y parvient pas et il abandonne. (Je n’essaie plus Proust depuis longtemps.) Bref, il y a une question d’expérience du lecteur, à savoir, pas depuis quand il lit, mais ce qu’il a lu et apprécié par le passé. Si vous et votre lecteur avez plein de lectures communes, il y a également de bonnes chances pour que vous ayez un beau terrain commun. Si le lecteur a déjà lu vos autres bouquins, il y a de bonnes chances pour qu’il entre facilement dans le prochain. Et si le lecteur reprend sa lecture depuis le début après s’être arrêté une première fois, il va peut-être balayer ses difficultés.

Au-delà du décodage à proprement parler du texte, d’autres problèmes surviennent au moment de l’identification avec les personnages ou des conflits que ces derniers vont traverser. Il faut également un terrain commun pour que le lecteur, à défaut de s’identifier, comprenne et accepte  ce qui se produit dans le roman. Il est important de le construire afin de rendre le récit crédible en livrant au fur et à mesure les éléments d’information nécessaires à la compréhension de l’histoire (l’auteur sait des choses que le lecteur ignore, et s’il ne les lui donne pas, il risque de le perdre.)

Il est aussi intéressant de constater que pour un personnage donné, les lecteurs ne vont pas retenir les mêmes facettes de son caractère. Le personnage renvoie à des lectures précédentes ou bien à des expériences personnelles qui influencent le jugement final du lecteur. Si l’auteur fait bien son boulot de caractérisation, il travaille sur les réactions des personnages, il leur fabrique un comportement, il leur forge un discours, et les lecteurs vont analyser ces éléments pour se construire une opinion sur le personnage. Dans le cas de Siwès, par exemple, elle n’a pas de corps et ses émotions la dominent au cours de ses rêves, ce qui la fait paraître plus jeune que 19 ans, ou bien agaçante et colérique, mais également touchante et tourmentée selon les lecteurs.

Il n’existe pas une seule vision d’un personnage, et ce que le lecteur en retient lui appartient. Par extension, il n’y a pas une seule vision du texte, et donc, il est possible de complètement passer à côté, parce qu’on va se focaliser sur ce qui retient notre attention (le style, l’histoire, les personnages) en bien ou en mal. Et puis on va lire entre les lignes, et ce qu’on verra ne sera pas forcément ce que l’auteur avait en tête.

Ma conclusion de ces petites réflexions à 2€50, c’est que j’ai l’impression que les textes agissent comme des miroirs déformants sur les lecteurs et qu’ils ne peuvent en apprécier la substance que s’ils parviennent à capter en partie leur reflet, de façon inconsciente car ils ne peuvent pas mentir sur ce qu’ils ressentent à la lecture. Et je crois aussi qu’écrire un bon texte accessible au plus grand nombre, c’est juste super difficile.

Au moins aussi difficile que ça.

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