Bien commencer son roman

Social

À croire que je ne peux pas m’en empêcher. J’étais bien décidée à ne pas écrire ou corriger quoi que ce soit, cette semaine. Histoire de profiter de l’attente d’Au Sortir de l’Ombre (qui nous arrivera de l’imprimerie d’ici la fin de semaine). J’ai encore réécrit les premières pages de La Guerrière Fantôme. Voyez-vous, j’ai un problème épineux pour ces premières pages. Au début, elle n’a pas de nom*. Ce qui complexifie la narration, en tout état de cause, ça ne résume pas pour autant le problème.

C’est toujours aussi difficile de démarrer un roman. À mon sens, les premières pages donnent le ton, elles posent les problématiques de l’intrigue, elles constituent un contrat passé avec le lecteur, elles contiennent les éléments fondateurs du récit. De fait, elles constituent autant de pièges tendus.

[A noter, comme avec les aventures de Robert, que je ne donne ici que mon point de vue personnel et modeste sur la question, ce n’est pas pour autant des vérités absolues. Les « vous » à suivre sont autant de « je ».]

Choisir le bon point de vue, favorable à vos protagonistes

Je crois que le premier piège, c’est d’écrire des premières pages qui ne mettent pas du tout en scène les protagonistes (je ne parle pas du prologue, qui est un autre sujet épineux, à traiter séparément.) Si vous mettez des personnages secondaires en scène, il y a de bonnes chances que le lecteur les confonde avec les protagonistes. Par la suite, il va attendre que vous reveniez sur eux, et vous risquez de l’agacer s’il comprend tardivement qu’en fait, ce ne sont pas des protagonistes (genre, il a eu le temps de s’attacher à eux, et pire encore si leur histoire lui plaît plus que celle de vos protagonistes.)

[Evidemment, on peut toujours trouver des cas où on ne commence pas avec les protagonistes, par exemple, parce qu’ils sont présentés indirectement par d’autres personnages, de sorte à ce que le lecteur trépigne d’impatience de les rencontrer.]

Si votre histoire raconte l’incroyable attachement d’une folle furieuse pour un tigre fabuleux qui vit dans un autre monde et qu’elle est prête à tout, quitte à influer sur le cours de la guerre, pour le protéger, hein, vous devez commencer avec eux. Si vous commencez par l’armée en marche sur Ispare qui a bien l’intention de s’établir là-bas pour mettre la main sur les réserves d’Olyre du Cercle, son ennemi, ce n’est pas du tout la même histoire, juste parce qu’on change de point de vue.

Bref, il faut adopter le bon point de vue dès le début.

Gérer correctement l’information

Le second piège, c’est le problème de l’information. Ah l’information ! Gérer l’information du début de roman ! Il s’agit là d’un art véritable ! Ce n’est pas pour rien que le début d’un roman, c’est super dur à écrire, que c’est une grosse galère, et que je devrais mettre un bâton sur le flanc de mon secrétaire (NDLR: le meuble) pour chaque réécriture de mon début de roman.

[Combien de fois déjà pour La Guerrière Fantôme ? Je crois sur ma page FaceDeBouc, c’est le statut qui revient le plus souvent. Hum, je digresse.]

Le problème le plus fréquent qu’on trouve, surtout avec des premiers romans, ça va être le manque d’information. Genre, trop de mystère tue le mystère (et le lecteur, surtout le lecteur, et l’éditeur c’est pire, il a déjà la main tendue vers le manuscrit suivant.) Le lecteur aime découvrir les ressorts de l’intrigue, pas qu’on lui assène tout 300 pages plus loin, car il déteste ne pas comprendre ce qui se passe. Et on ne peut pas compenser en lui montrant l’univers pour le distraire, ça ne suffit pas.

A contrario, quand comme moi on espère s’être soignée, qu’on a une liste d’éléments à caser pour ses premières pages  parce qu’on a choisi la difficulté avec un personnage qui n’a rien d’ordinaire et qu’on veut poser ses bases dès le début, on risque de tomber, au choix, dans l’exposé ou la surabondance de détails que le lecteur ne retiendra pas. Attention donc à livrer l’information au fur et à mesure, de sorte à ce que le lecteur soit capable d’assimiler, et surtout à garder le récit vivant, n’est-ce pas, parce que l’information ne doit pas occulter le fait que vous racontez une histoire, qui donne des émotions aux lecteurs.

Donner le ton et s’y tenir

Autre chose, il faut donner le ton et s’y tenir. Je veux dire que si vous promettez un roman épique plein de rebondissements, vous devez en mettre dès le début.

  • Si votre roman parle de gros monstres de l’ombre, il faut faire mention des affreux dès les premières pages.
  • Si vous écrivez un policier, vous allez mettre en scène un enquêteur, une scène de crime, enfin un des trucs qu’on trouve habituellement.
  • Si vous écrivez une grande saga qui prend son temps, vous allez justement prendre votre temps et « poser » les premières pages, justement. 

Il y a des codes. Le lecteur ne s’y méprend pas. On ne peut pas, par exemple, écrire des premières pages où le fantastique fait irruption et ne pas en faire mention durant la première moitié du roman.

Même chose pour le style et le registre : une fois définis, vous ne pourrez plus revenir en arrière. Impossible de commencer un récit comique et de basculer dans le gore à mi-chemin, en oubliant le comique, sans vous attendre à des représailles de la part de vos (bêta-)lecteurs.

Présenter vos personnages fidèlement

Enfin, un dernier point (et je me demande combien d’autres j’ai bien pu manquer), vos personnages doivent être fidèles à eux-mêmes. Ils doivent ressembler à ce qu’ils sont dans le roman, parce que le lecteur va se faire une idée d’eux dans ces premières pages et il va s’y tenir, mordicus, pendant un bon moment. Bien sûr, cette image pourra évoluer avec l’histoire, mais seulement s’ils progressent avec l’histoire. Si 50 pages plus loin, ils révèlent une autre personnalité insoupçonnée, il va falloir préparer le terrain : le lecteur déteste qu’on lui mente ou qu’on le dupe à moins d’avoir une bonne raison, voire même une excellente raison qui fera passer la pillule.

Donc, si Siwès ne bronche pas quand 10 tonnes de barbarc lui foncent dessus, elle ne va pas pousser un cri de pucelle effarouchée en apercevant Tadjal pour la première fois. (Rappelez-vous de la première page que j’avais postée – c’est vrai que j’aime bien quand ça crie.)

Et si elle est du genre à prendre des initiatives, des très grosses, (pas juste se bouger une fois qu’elle est prise au piège), elle doit en prendre vite. En gros, ce qui la caractérise dans le roman doit la caractériser dès le début.

Et puis, tant qu’à faire, il vaut mieux choisir une scène qui les présente sous leur meilleur jour (pas ennuyeux, mous, soporifique, etc.) Pensez à concurrence de la pile à lire de votre éditeur lecteur…

Pour conclure, le test



Les premières pages créent une attente et posent les pierres angulaires de la cohérence du récit, OK. Dans l’idéal, le lecteur devrait être capable de résumer de quoi parle l’histoire dans l’absolu à partir des premières pages. Essai avec des titres au hasard.

Patrick Rothfuss, Le Nom du Vent : C’est l’histoire du plus grand sorcier de tous les temps qui raconte sa vie extraordinaire, et il le fait en trois jours (un tome = une journée).
 Nadia Coste, Les Rives du Monde : C’est l’histoire d’un fedeylin, un petit être ailé, qui naît sans marque, ce qui signifie qu’il n’a pas de destin (au contraire des autres). Sa vie ne va pas être facile tous les jours.
Un Autre, de Christophe Nicolas : C’est l’histoire d’un type qui est dans les emmerdes jusqu’au cou et qui se retrouve pris pour un autre (aucune ressemblance) sans qu’il y comprenne rien.
La Saveur des Figues, de Silène : c’est l’histoire d’une gamine qui se fait la belle avec sa grand-mère pour honorer un rendez-vous à l’autre bout d’un monde post-apo.
Encore ?
Au Sortir de l’Ombre, c’est l’histoire d’une prêtresse tourmentée par un monstre et de ses gardes du corps, qui sont pris en chasse par des illuminés (au risque de libérer le monstre d’ailleurs, c’est drôlement intriguant, n’est-ce pas ?)

Ce que j’en dis, aussi

Vous voyez un peu la dimension du problème ?! Et tout ça, en faisant en sorte que les premières pages scotchent l’éditeur le lecteur au bouquin de sorte qu’il ne voudra jamais le lâcher et vous offrir un pont d’or quand il l’aura terminé.

En attendant, les 7 premières pages sont parties vers mes deux bêta-lectrices favorites. Si elles disent que ce n’est pas bon, je recommence. Je les réécrirai encore dix fois s’il le faut (je ne plaisante pas, je ne plaisante jamais). Quand je pense que je croyais que j’étais grande et que pour celui-là, ce serait une partie de plaisir… Surprise ! Chaque nouveau roman est par définition nouveau. Ah ah ah. Life is a bitch.

PS : En vrai, je m’éclate. Si vous êtes sages, et que les deux bêta-lectrices les valident, vous y aurez peut-être droit vous aussi. Il va me falloir des commentaires pour m’y encourager. Mouahahahahah !

* Ah, mais tiens, c’est une idée ça, je pourrais mettre elle en italique, histoire de lever toutes les ambiguités de Point Of View.

10 thoughts on “Bien commencer son roman

  • Waw… je serai incapable de résumer à partir des premières pages de La Treizième Concubine ! Parce que tout part à vau-l’eau quelques chapitres plus tard. 🙁 C’est mal ?

  • Article très intéressant, merci de ce partage ! (Je surmonte ma flemme des commentaires-sur-blogs pour militer en faveur de la parution des premières pages ici, du coup 😉

  • > Jo Ann: Le fait que l’histoire bascule plus tard n’est pas un problème, c’est fréquent (les climax, tout ça), c’est même attendu par le lecteur. Tu n’es pas obligée non plus de choisir de définir ton livre par l’action, mais aussi par un thème. Par exemple, admettons que ce que tu illustres l’amour fraternel de deux soeurs que l’action va séparer, les premières pages présenteront peut-être ces deux soeurs et n’auront peut-être rien à voir avec ce qui se passera dans les faits, mais pèsera sur chacun de leur choix à venir.
    En plus, ce n’est que mon avis à moi qui reflète mes choix d’auteur et mes affinités de lectrice.
    Et puis là, on ne parle que de l’histoire. Il y a aussi la meta-histoire (merci d’avance à Jean-Claude Dunyach).

    > Merci Xanadu ! Je note, mais pour l’instant, pas de news des 2 bêta-lectrices. Wait and see.

  • Tiens… j’avais relu les aventures de Robert il n’y a pas si longtemps. Une Bible !
    Et cet article montre bien la difficulté d’écrire les premières pages !
    En ce qui me concerne, je pense avoir le bon point de vue et ce qu’il faut pour la caractérisation des personnages. Mais les premières pages ne résument que l’intrigue de la partie 1 du roman, qui est assez prévisible. C’est grave, docteur ? ^^

  • Non, ce n’est pas grave, en fait, il faut que le lecteur sache ce qu’il est en train de lire, même s’il ne connaît pas l’intégralité de l’histoire. Un peu comme un menu : on lit le nom du plat, on ne connaît pas les ingrédient, mais on a une idée et on attend de goûter pour savoir ce que c’est vraiment.

    J’ai modifié l’article un peu pour vous montrer la nuance.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *